L’Expédition

L’Expédition « Arktos Island » consiste à traverser le Groenland, d’Est en Ouest, en solitaire et sans assistance. Donc, sans croiser d’êtres humains, ni bénéficier d’aide extérieure (engin motorisé, ravitaillement…). Il me faudra marcher, en tirant seul une pulka (luge) de 80kg, contenant mes vivres, ma tente, mes appareils électroniques… Sur une distance d’environ 600 kilomètres. En imaginant que j’arrive à faire 20 kilomètres par jour, cela représente un mois entier de traversée. Je dois relever ce défi en Avril 2021, alors que le froid est encore mordant, la glace dure, mais que le jour reprend ses droits, dans cette région où le soleil peut totalement disparaître au cœur de l’hiver. 

Le trajet que je suivrai épousera de près la ligne tracée par le cercle polaire Arctique. Par ailleurs, le Groenland est la plus grande île au monde, comptant quelques 2 millions de km², dont plus de 80% sont recouverts par une calotte glaciaire. L’expédition est baptisée « Arktos Island ».

Il y a plus de 15 ans, l’aventurier Mike Horn, très connu du grand public, a mené une invraisemblable expédition l’emmenant faire le tour complet du cercle polaire Arctique. Cette expédition s’appelait « Expédition Arktos », et m’a beaucoup inspiré. Le choix de ce nom est un clin d’œil appuyé!

Et si l’on en parlait plus en détails ?

 

Survivre seul et sans assistance

J’imagine que me lancer sur l’Inlandsis devrait me
permettre de réellement connaître la solitude

Je resterais en contact avec le reste du monde !

Un mois entier à marcher plus de 20 kilomètres par jour, dans un froid à congeler un congélateur ? Mais comment ?

Pour cela, il faut parvenir à survivre au froid, se nourrir, s’orienter, et bien sûr, à surmonter l’épreuve physique et mentale que cela représente. Ces problématiques n’ont rien d’inédit: les découvreurs des pôles ont su les surmonter lorsqu’elles l’étaient! Aujourd’hui, je peux apprendre de leurs exploits mais aussi de nos contemporains, bien ancrés dans le 21ème siècle.

Le principe est donc simple: j’avancerai en chaussant principalement des skis Nordiques, traînant une pulka derrière moi. Elle contiendra l’intégralité de ma nourriture ainsi que ma tente. Pour m’orienter, je disposerais d’un équipement perfectionné me permettant de savoir et faire savoir où je suis, où je vais.

La pulka, accrochée à mes hanches via un système de harnais, devrait peser environ 80kg. C’est à la fois un lourd fardeau, et mon salut. Grâce à elle, je devrais pouvoir avancer et rester en vie pendant un mois. Elle est conçue pour être très résistante, et glisser autant que possible sur la glace et la neige, un peu comme moi sur mes skis. Dedans, j’embarquerais de la nourriture lyophilisée (qui pèsera ainsi le moins lourd possible) et beaucoup d’autres aliments gras. J’emmènerais également un réchaud avec moi, et un peu d’essence. Pour boire et préparer mes repas, je ferais fondre de la neige dans ma tente, hydraterais la nourriture lyophilisée avant de la consommer.

Je devrais engloutir quelques 7000 kilocalories par jour, peut-être plus, en mangeant toutes les heures, tout au long de la journée. A ces températures, le corps dépense énormément d’énergie non seulement pour parcourir tous ces kilomètres en traînant une luge, mais aussi pour maintenir mon corps à 37°C alors qu’il peut faire jusque -40°C.

Ma tente sera ma maison lorsque je ne serais pas en train d’avancer. Elle sera imperméable, capable de résister aux vents très puissants balayant l’Inlandsis Groenlandais (parfois jusque 200km/h!). D’indispensables connaissances techniques acquises lors de ma préparation me permettront de manipuler mon matériel dans toutes les conditions, de limiter les dégâts en cas de coup dur, et d’avoir l’œil avisé lorsqu’il s’agira d’évaluer des risques.

Évidemment, j’arriverais dans une condition physique optimale, construite bien avant l’expédition. Elle me permettra d’aller chaque jour plus vite, plus loin, mais ne me dispensera certainement pas de souffrir pendant l’effort. Ce dernier implique d’aller parfois au delà de l’épuisement, de l’accepter et de vivre avec sans broncher.

Enfin, j’emmènerais avec moi une volonté de fer: celle d’aller au bout de moi-même, de réaliser ce rêve, et de le partager avec les personnes qui s’y intéresseront.

Le trajet

Tout au long de mon expédition, je me trouverai à moins d’un degré du cercle polaire Arctique, situé à 66°33′48.0″.

Le point de départ se situe sur le 65ème parallèle, à Isortoq. Ce petit village de 60 habitants à peine fait office de point de départ idéal. D’abord, parce qu’il est proche d’un des rares aéroports du Groenland. Ensuite parce qu’il est desservi par hélicoptère, je pourrais le rallier depuis Tasiilaq, la « grande » ville de la côte est Groenlandaise (2000 habitants).

Cet endroit est aussi le point de départ de l’expédition polaire fondatrice de Fridtjof Nansen, en 1888, qui marque le début des grandes explorations polaires. Comme moi, il se mariera peu après son retour ! 20 ans plus tard, Nansen écrit continue à écrire l’histoire en devenant le premier homme à atteindre le pôle Nord…

Depuis Isortoq, je devrai franchir un glacier et ses crevasses avant de rejoindre l’Inlandsis, que je ne quitterai plus pendant un mois. Une dizaine de jours avant mon arrivée, je romprai la relative monotonie en passant par DYE-2: une station radar anti-nucléaire abandonnée, vestige de la guerre froide. Elle constitue un point d’intérêt notable! L’occasion de réaliser quelques images d’un endroit surréaliste, vestige silencieux d’un passé révolu, au cœur d’une étendue de glace sans fin.

Après DYE-2, je taillerai ma route en ligne droite ou presque, jusque Kangerlussuaq, situé sur le 67ème parallèle. Ce village d’à peine plus de 500 habitants constituera mon point d’arrivée, il compte un des deux seuls aéroports internationaux du pays.

Entre mon point de départ et mon point d’arrivée, j’aurais parcouru environ 600 kilomètres. Je ne devrais pas parcourir la même distance tous les jours: j’irai plus prestement à la fin qu’au début, puisque ma luge se videra progressivement de ses réserves de nourriture et de carburant.

La durée de 30 jours est donnée à titre indicative: j’espère faire plus de 20 kilomètres par jour en moyenne, mais la nature a toujours le dernier mot. Parfois, des vents à 200km/h peuvent vous clouer dans votre tente plusieurs jours durant. Votre seul souci est alors de la protéger en bâtissant des murs de glace, en attendant qu’elle passe…

Je peux avoir de la chance et boucler mon expédition en une bonne vingtaine de  jours, ou devoir lutter contre les éléments et mettre une semaine de plus que prévu.

Je parcourrai environ 600kms d’Isortoq à Kangerlussuaq.
En chemin, je passerais par DYE-2, une station radar
anti-nucléaire aujourd’hui abandonnée.

Avril 2021: le moment propice

Le printemps (Avril, Mai, Juin) constitue le meilleur moment pour traverser le Groenland. La neige et la glace sont dures et ne fondent pas, ce qui permet au traineau de mieux glisser. Le jour prend alors le dessus sur la nuit, les températures sont un peu moins rudes qu’en hiver, où l’on peut se confronter à un bon -55°C.

Les quelques expéditions au parcours similaire commencent pour la plupart fin Avril ou début Mai au plus tôt, et s’achèvent un mois plus tard. J’ai choisi de commencer la mienne un mois avant, principalement pour deux raisons: la première est le challenge.

Lutter tous les jours contre un climat aussi rude et inhospitalier que celui de l’Inlandsis Groenlandais au mois d’Avril est un véritable défi auquel je souhaite me confronter. L’idée de conserver une alternance jour-nuit, au moins au début de mon voyage, est assez plaisante. Autant que celle de la voir progressivement disparaître, laissant place au jour permanent, début Mai. Si les planètes daignent s’aligner, je pourrais admirer les dernières aurores boréales les premières nuits de mon expédition. Dans les faits, il est plus probable que je ne mette pas le nez en dehors de ma tente et que je ne fasse que dormir, exténué, alors qu’il fait si froid au dehors.

La deuxième raison est que je me marierais en Juillet 2021. Pour cet évènement, je préfèrerais retourner vivre avec le commun des mortels début Mai plutôt que début Juin. Ajoutons à cela le fait que ma motivation, ma détermination et ma passion sont à leur comble, et vous en savez assez long pour deviner pourquoi j’ai choisi ce moment.

Le Groenland: Indlandsis et glaciers

Mais à quoi peut bien réellement ressembler le Groenland ?

Ce nom signifie « Terre Verte ». Il a été donné par Erik le Rouge, son découvreur Viking à la barbe rousse, qui espérait inciter autrui à venir y élire domicile. En réalité, le Groenland est couvert à 81% par un Inlandsis: une calotte glaciaire gigantesque, quasiment plate, faisant par endroits plus de 3 kilomètres d’épaisseur… !

C’est sur cette masse de glace démesurée que se fera l’essentiel de mon parcours. Son épaisseur implique que je serai en permanence entre 2000 et 3000 mètres d’altitude, de quoi m’oxygéner un peu les poumons. L’Inlandsis est aussi responsable du climat particulier du Groenland intérieur, si différent des côtes: il y fait en moyenne -50°C en hiver, et jusque -12°C en été. Les températures côtières sont bien plus douces: ce sont elles qui verdoient en été, et là que se situent l’intégralité des villages Inuits.

Aux abords de l’Inlandsis, entre lui-même et les côtes, se trouvent des glaciers gigantesques, et autres zones de fractures très dangereuses. Il faut y prendre garde aux crevasses et aux moulins, fréquemment masqués par de fragiles ponts de neige: leurs profondeurs peuvent être insondables.

Un mois durant, je ne devrais pas voir grand chose d’autre que ces dangereux glaciers et surtout cet Inlandsis immense. Point, a priori, de bedières ou de torrents, que l’on retrouve surtout en été, lorsque la glace fond. En revanche, je devrais m’habituer aux sastrugis: des sortes de lignes de crêtes tranchantes façonnées par le vent, semblables à des dunes acérées pouvant mesurer jusque 1 mètre de haut.

Ces mêmes vents devraient briser parfois la monotonie et me mener la vie dure: son hurlement devrait être le seul son que j’entendrai qui ne vienne pas de moi. Soufflant parfois à 200km/h, il va sans dire qu’il sera bien plus fort que moi. Sans en mener large, je serai bien obligé de m’adapter à lui lorsqu’il sera trop fort. Monter ma tente deviendra une tâche extrêmement ardue: je devrai bâtir des murs de glace pour la protéger le mieux possible du vent.

Certains jours, je risque de connaître ce que l’on appelle le white-out: lorsque le blizzard se lève, on ne voit plus rien que du blanc. Le sol immaculé se confond avec l’horizon, et on perd absolument tout ses repères: on n’a plus aucune idée d’où on va, on trébuche sur les sastrugis, et on a même parfois un peu de mal à tenir l’équilibre !

De gigantesques glaciers

Des sastrugis, en plein Inlandsis

La station radar anti-nucléaire abandonnée DYE-2

Le quotidien d’une journée d’expédition

L’aventurier Mike Horn, lors de son expédition autour du cercle polaire Arctique. Pas victime du syndrome de la goutte au nez.

Un panneau solaire, le meilleur moyen de recharger ses appareils électroniques en expédition.

Comment se déroulera une journée type de mon expédition ?

Il est assez difficile de répondre à cette question, car quels que soient les efforts investis dans la préparation du voyage, je ferai forcément face à des situations imprévues. Je pourrais être ralenti par une blessure, casser mon matériel et devoir le réparer, ou être bloqué par une tempête durant plusieurs jours. Sans parler de tout ce que je n’imagine pas encore.

En partant du principe que tout se passe relativement bien, on peut supposer que la majorité des jours ressembleront à celui-ci:

Je me lèverai aux alentours de 6h, comme le soleil au début de l’expédition. Ce dernier finira par ne plus se coucher du tout. Il s’agira ensuite de préparer mon repas, l’engloutir, défaire ma tente et ranger mon matériel.

Aux alentours de 8h, il faudra me mettre en route. Je ferai régulièrement de courtes pauses pour boire et me restaurer.

Pour le déjeuner, je m’accorderai une pause plus longue. L’après-midi devrait ressembler à la matinée. Le soir venu, je monterai ma tente et savourerai un repas lyophilisé. Ce sera le moment de faire un point complet sur ma journée, d’ajuster mon parcours, de me rafistoler du mieux que je le pourrai si besoin (gelures, cloques…). Sans oublier de communiquer pour faire savoir comment je vais. Ma position sera envoyée automatiquement plusieurs fois par heure. L’intérêt pour ma sécurité est évident, cela permettra aussi à chacun de suivre l’aventure en temps réel.

Un panneau solaire me permettra de recharger mes appareils électroniques. Des batteries bien chargées devraient suffire les premiers jours. Il me servira quand le soleil ne se couchera plus. Quand j’aurai terminé tout ce que j’ai à faire d’indispensable, j’espère avoir droit à un peu de sommeil!

Cette journée type devra être adaptée en permanence en fonction de ma progression. Si je progresse vite, je pourrais peut-être me permettre une journée de repos. Pourquoi pas le 1er Mai, le jour de mes 28 ans? Si au contraire, j’accumule du retard, je devrais faire des journées plus longues et serrer les dents.

Les risques

Quels risques vais-je encourir lors de cette aventure ? La liste est assez longue, mais fort heureusement, la plupart d’entre eux resteront maîtrisés.

On pense évidemment aux risques les plus évidents, comme celui de mourir de froid ou d’épuisement. Le matériel et les vêtements que j’emporterai avec moi me protègeront suffisamment bien du froid pour que je ne risque pas d’y succomber, à condition bien sûr de ne pas faire n’importe quoi. Quant à l’effort physique, c’est toute une année de préparation rigoureuse qui me permettra de l’endurer.

D’autres risques existent, comme celui de chuter dans une crevasse par exemple. La majeure partie de mon voyage se déroulera sur l’Inlandsis et non pas sur les glaciers: peu de chances d’en trouver. C’est néanmoins un des nombreux intérêts du stage de préparation à une expédition polaire auquel je participerai en Janvier 2021, dans les Alpes Suisses: savoir reconnaître sur quel type de glace je me trouverai, pour décider de la conduite à adopter.

Il est hautement improbable que je puisse me perdre: je disposerai de matériel électronique perfectionné, ma position sera connue plusieurs fois par heure, et je pourrai rester en contact avec mon équipe par satellite. En cas d’urgence, je pourrai appeler les secours en actionnant ma balise de détresse. Ce matériel, je l’aurai éprouvé auparavant dans des conditions proches de celles du Groenland, lors de mon entraînement de quelques jours au Parc National de l’Hardangervidda, en Norvège. Au moins deux boussoles m’accompagneront, et suffisamment de connaissances pour m’orienter sommairement en fonction de mon environnement.

Un autre risque est de croiser le chemin d’un ours polaire. Si cela devait arriver, je ne parierai pas sur moi. Mais les ours polaires du Groenland sont peu nombreux (environ 3000 sur un territoire 4 fois plus vaste que la France) et préfèrent habituellement les côtes Nord-Ouest/Nord-Est du Groenland. Ils préfèrent évoluer sur la banquise plutôt que sur l’Inlandsis, où ne vit aucun animal et donc, aucune proie. On a bien plus de chances d’en rencontrer au Svalbard!

Finalement, ce que je risque le plus, c’est d’essuyer plusieurs jours de tempête, ou d’être victime d’une défaillance matérielle. Mes skis ou mon réchaud peuvent se casser, ma tente se déchirer… Il faut alors se montrer bricoleur pour continuer, et prévoir de quoi réparer. Savoir construire un igloo ne sera pas non plus un savoir futile. D’où l’importance de ma préparation technique sérieuse.

 

Mieux vaut regarder devant soi.

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