Le Sarek

Février 2021. Nous sommes en plein milieu de l’hiver. Depuis maintenant bientôt un an et demi, je m’entraîne comme un forcené car je poursuis un rêve: celui de devenir explorateur, et de traverser bientôt le Groenland en solitaire.

Pour y arriver, je dois d’abord réussir seul une autre expédition ambitieuse en Arctique. Ce devait être la traversée de l’Hardangervidda, en Norvège. Mais la situation sanitaire m’interdit l’accès au pays. Alors, ce sera le Sarek. Plus froid, plus septentrional, plus sauvage encore. Situé en Laponie Suédoise, au-delà du cercle polaire, ce très vaste parc national est désigné comme étant le dernier endroit sauvage d’Europe. Svalbard et Groenland exceptés.

On y trouve ours, loups, lynxs, renards arctiques, lemmings, chouettes, lagopèdes, élans, rennes… Dans une nature aussi sauvage et superbe qu’hostile. A cette époque de l’année, les températures peuvent descendre jusque -40°C. Les jours sont très courts. La nuit, le ciel se drape le plus souvent de nuages. Parfois complice de l’astre solaire, il se découvre, laissant alors entrevoir d’irréelles aurores boréales.

Surexcité par l’idée de relever ce défi qui me mettrait à l’épreuve tout entier, ainsi que par la simple de retrouver l’Arctique, je me prépare. Je passe des tests covids. Passe des heures à préparer ma nourriture, l’emballer sous vide, conditionner les 10 sachets individuels représentant chacun 8000kcal/jour. J’échange avec mes partenaires, et doit sans cesse opérer des changements logistiques de dernière minute.

Du matériel n’arrive pas à temps: La Poste perd des colis dont la valeur atteint 4 chiffres. La Suède ferme sa frontière avec le Danemark à une semaine du départ: plus possible d’y aller seulement en train. Tant pis pour le billet ! Je suis contraint de prendre l’avion pour une partie de l’aller. Tout cela se mêle à la préparation du film « White-Out », qui racontera mon aventure jusque mon retour du Groenland. Réflexions sur la manière de ramener de belles images de cette aventure, avec un réalisateur de talent qui devient un ami.

A une semaine du départ, je donne une petite conférence dans un collège, raconte avec passion l’Arctique et ces rêves qui me transcendent. Je vois s’illuminer les jeunes visages, ne demandant qu’à rêver, être inspirés. Cette rencontre me touche. Ils ne s’en doutent pas, mais j’apprends d’eux comme ils apprennent de moi.

Les dernières semaines, les derniers jours sont éprouvants. Je n’ai même plus le temps de m’entraîner, dors peu et passe mon temps à courir sur tous les fronts. Heureusement, depuis le début de l’aventure, mon organisation est carrée et méticuleuse. Cette rigueur restera une alliée précieuse.

De France à Laponie

Le 17 Février, je quitte donc la France pour la Suède ! Chargé de 80kg de bagages très volumineux, on m’observe avec curiosité. Que fait ce jeune homme, affublé de deux grosses valises, d’un gros sac à dos, et surtout d’un énorme sac de 20kg accroché à son cou, d’1.80m de large (contenant entre autres pulka et skis) ? Ma démarche n’est pas des plus élégantes, le passage d’escaliers ou d’escalators se transforme parfois en supplice comique.

Peu importe ! Lentement mais sûrement, j’avance vers ma destination. Arrivé à Stockholm, je file acheter du carburant, du beurre, des allumettes, que je n’ai pas pu prendre avec moi dans l’avion. Je visiterai cette belle ville un autre jour. Le lendemain, à 5h du matin, mon train file. J’avance toujours, même lorsque mon train, trop en retard, me fait manquer ma correspondance. J’enchaîne alors avec 5h de car imprévus pour rallier le Nord de la Suède, et réalise la prouesse de persuader, avec l’insistance d’un renard devant un trou de lemming, la compagnie de trains fautive de payer un taxi un demi-millier d’euro afin qu’il m’attende à la sortie du car pour m’amener à ma destination.

Le chauffeur Russe ne manque pas de me faire me demander si nous rentrerons chez nous les pieds devants. Mais bon, après tout, il avait survécu jusque ce jour. Ce serait idiot que ce soit le dernier. Le voyage est mouvementé, mais je finis par arriver à Gällivare à 22h. Je n’ai alors pas mangé depuis la veille. Là-bas, je passe la nuit et prépare ma pulka. Le matin, je m’en vais prendre le bus partant pour Ritsem, à 4h de route, point de départ de mon expédition. Pour aller à la gare, je tire ma pulka dans les rues. C’est la première fois que je chausse mes propres skis, que je tire ma propre pulka. Ce n’est pas la neige qui manque, des tas de plus de quatre mètres s’amoncellent dans les rues… !

Une fois arrivé à la gare, je fais la connaissance du très sympathique chauffeur de bus. D’entrée, il m’annonce la couleur.

« – Je ne vais pas à Ritsem ! Il y a une grosse tempête là-bas, la compagnie m’a interdit d’y aller. Je n’irai pas demain non plus d’ailleurs. Ici, par -25°C, si ton bus s’arrête, le chauffage se coupe. Et tu es mort !« .

D’accord. Mais je suis venu avec un objectif, j’ai hâte d’en découdre et ne compte pas moisir ici éternellement. Je monte quand même. Par chance, je vois sur la carte que le car doit passer à quelques kilomètres de mon point d’arrivée, Saltoluokta. Je demande au chauffeur de me déposer là-bas: j’inverserai mon trajet et me débrouillerai pour rejoindre ce lieu, qui est en fait une station de montagne. Je sais d’avance que ce choix aura de lourdes conséquences: accéder au plateau du Sarek, situé à 1000m d’altitude, est assez facile depuis Ritsem, la pente étant relativement douce.

Depuis Saltoluokta en revanche… Cette pente est particulièrement abrupte, absolument inadaptée à mon matériel. Je m’en fous complètement. J’y vais, et trouverai bien un moyen d’arriver là-haut là-bas, puisque je n’aurai pas d’autre choix ! De toute façon, l’instant présent l’emporte, subjugué que je suis par les paysages surnaturels défilant sous mes yeux. La Taïga, forêt boréale. Quelle merveille que de voir ces arbres innombrables enneigés ! Leur densité est incroyable et déjà, je m’imagine une expédition visant à traverser de telles forêts.

Le car est complètement vide, je suis seul passager à bord, alors qu’il déborde de monde l’été. D’ailleurs, je suis le premier cette année, puisqu’il n’y a aucun trajet en hiver avant le 19 Février. Le chauffeur à côté de qui je prends place, le regard malicieux et le sens de l’humour aiguisé, m’apprends bien des choses sur les mœurs scandinaves. Entre autres, il m’explique que les sacs poubelles accrochés au bord de la route sont placés là par les Samis pour effrayer les rennes, qui les prennent pour des loups. Il lui arrive fréquemment de devoir conduire son grand car avec, sur son côté, une harde de rennes galopante. Ces derniers auraient peur d’aller dans la forêt pour ne pas être ralentis par les arbres: le car pourrait alors les rattraper et les dévorer !

 Le fleuve

Au bout de deux heures, je finis par arriver au point le plus proche de Saltoluokta. Je descends du car, sors ma pulka, et m’habille en vitesse pour ne pas souffrir des quelques -25°C extérieurs. C’est le moment de dire adieu au chauffeur !

Le bus démarre, je l’observe s’éloigner. Ça y est, je suis seul. Seul face à ma première expédition solitaire en Arctique. Et quelle première ! Très vite, je comprends que je vais devoir mettre en œuvre tout ce que j’ai appris. Si je venais à me blesser, perdre connaissance ou faire un malaise ici, je suis 100% mort. Je me remémore alors le souvenir d’un oiseau dans une cascade de glace, au Svalbard. Le pauvre avait rendu l’âme depuis longtemps, mais restait figé sur la glace, l’œil indifférent à ce qui l’entourait. Aucune envie de subir le même destin. Je me harnache donc, et pars d’un pas conquérant vers Saltoluokta.

Entre la station et moi, demeure toutefois un obstacle de taille. Une étendue d’eau gelée très large m’en sépare. Pour la traverser, je dois parcourir environ 2km. Ayant bien étudié le parcours en amont, je sais quelles étendues d’eau gelées je devrai traverser, la plus grande faisant 12km ! Mais je n’avais pas prévu de passer par là. Et il y a une différence majeure: je ne m’apprête pas à traverser un lac, mais un fleuve. Un fleuve dont le débit continu rend la glace très fragile au milieu.

Que faire ? Là encore, j’ai bien étudié la théorie. Quelle épaisseur minimum de glace supporte mon poids ? Pour l’eau douce ou la banquise ? Comment vérifier tout cela de manière archaïque avec mon bâton ? Les réponses à ces questions sont gravées dans mon esprit. Mais je n’ai jamais traversé d’étendue d’eau gelée de ma vie, et c’est une dangereuse première. Parfait donc pour une belle aventure ! J’avance sur la glace avec précaution. Je l’entends grincer, craquer autour de moi. Mais mon bâton ne ment pas: la glace est solide; je la teste tous les deux mètres. Après en avoir parcouru une bonne centaine, j’entends des hurlements au loin. Le vent glacial, ma capuche à fourrure et mon bonnet m’empêchent d’entendre distinctement.

En me retournant, j’aperçois deux personnes s’époumonant et agitant les bras, à côté d’une motoneige. Que veulent-elles me dire ? Pour le savoir, demi-tour. C’est en fait un couple de Suédois vivant dans les environs, qui longeait le fleuve, et m’a vu le traverser. Ils m’avertissent que la glace n’est pas solide au milieu: plusieurs personnes sont mortes en voulant traverser le fleuve à cet endroit. Au milieu, sur l’eau, il n’y a qu’une simple couche de neige qui empêche de voir où la glace est trop fine pour passer. L’an dernier, un homme a été secouru par hélicoptère alors qu’il tentait de traverser: la glace avait craquée partout autour de lui !

Je les remercie pour ces informations précieuses, et leur promet de redoubler de prudence avant d’y retourner. Je ne suis pas là pour me démonter. L’idée de faire un détour de 15km pour traverser ne me dit pas grand chose. Je repars donc, tentant d’évaluer, d’après le relief environnant, le coude formé par le fleuve, où le débit est susceptible d’être assez faible pour me laisser passer. Je ne suis pas physicien, mais j’estime que mes meilleures chances de traverser sont juste avant le coude. Au milieu, le débit doit probablement accélérer.

Allez ! Bien qu’inexpérimenté, je suis armé pour faire face à ce genre de situations, je suis même venu pour ça. Ce n’est pas grave que cela arrive aussi tôt, au contraire, cela me fait sourire: je tremble d’excitation. Parfois, je dois faire demi-tour et retenter plus loin: mon bâton traverse la glace dès la 2ème tentative, signe qu’elle est trop fragile pour supporter mon poids. L’excitation ne doit pas surtout pas entamer ma lucidité.

Les craquements ne me perturbent pas, les fissures non plus. Galvanisé par le petit défi que constitue cette première, je réussis à traverser au terme de ma troisième tentative ! Fier de moi mais concentré sur la suite, je file alors vers Saltoluokta.

Premier bivouac dans la Taïga

La station consiste en quelques cabanes et maisons en bois. Le décor est superbe: une montagne semblant tout droit sortie d’une peinture borde le fleuve et la station. De l’autre côté, débute un morceau de forêt boréale.

Derrière elle, débute l’ascension abrupte vers le plateau du Sarek, à quelques 1000m d’altitude. Ascension abrupte ? Ce n’était pas du tout prévu au programme. J’aurais du parvenir à ce plateau depuis Ritsem, en grimpant des pentes à 4%, comme au Groenland. Au lieu de ça, ce sont des pentes à 20-30% qui m’attendent. Complètement inadaptées à mon matériel !

Devant les cabanes de Saltoluokta, j’aperçois de larges paires de skis plantées dans la neige. Les miens sont au moins trois fois plus fins: conçus pour tailler ma route le plus efficacement possibles sur de longues étendues plates. Pas sur un relief alpin.

… Je sais déjà que je vais beaucoup souffrir pour atteindre le plateau. Pas le temps de prendre une pause à Saltoluokta donc, et la nuit tombe tôt: je prends ma boussole, et fonce à travers la Taïga. Problème: la voie semblant dégagée entre les arbres m’emmène beaucoup trop vers l’Est, alors que je cherche à mettre le cap plein Sud ! La neige, extrêmement poudreuse, m’interdit de couper directement à travers la forêt. Je fais demi-tour, et tente d’emprunter une autre voie, plus directe, vers le Sud. Celle-ci se révèle finalement impraticable, tant mes skis et ma pulka s’enfoncent dans la neige.

Je reprends alors ma direction initiale, espérant que je puisse bifurquer vers le Sud en la suivant. Alors, je croise deux personnes se dirigeant vers Saltoluokta, traînant chacun une petite pulka. Ces dernières me considèrent, incrédules, lorsque je leur explique que je compte gagner le plateau du Sarek.

« – Avec une pulka aussi lourde et des skis aussi fins ? Impossible ! Ce serait déjà très difficile d’y aller en raquettes, chargé comme ça.« 

Impossible, c’est vite dit. Je leur assure que je vais y arriver, peu importe comment. Ce n’est pas parce qu’ils pensent que c’est impossible, que je n’en suis pas capable. Non pas que je sois plus fort que tout le monde, loin de là. Mais je sais simplement que si je peux faire 10 mètres, je peux en faire 100, 1000, ou plus. Le résultat final ne dépendra que de ma capacité à accepter de souffrir sans broncher, et de ma patience. Et c’est en ça que je crois.

La progression dans la Taïga n’est pas facile, mais j’avance. Alors que le soleil se réfugie sous l’horizon, je monte ma tente. Ce qui me prends un temps invraisemblable: la neige est si inconsistante qu’il est impossible d’y faire tenir quoique ce soit, pas même mon bâton de ski ! A chaque pas sans eux, je m’enfonce jusqu’aux hanches. C’est sous les arbres que je creuse longtemps pour créer un emplacement plat et relativement solide. Finalement, je m’installe dans mon abri, remerciant le vent de ne pas se montrer ce soir alors qu’il est si fragile.

Commence alors le rituel: faire sécher mes gants, chaussettes contre mon torse, entre 2 couches de vêtements. Brosser mes vêtements, mon équipement, ma fourrure pour les débarrasser de toute neige. Gonfler mon matelas, préparer mon sac de couchage. Creuser une fosse à froid. Et tant d’autres choses. Faire fondre la neige pour remplir ma thermos, hydrater ma nourriture. Et là, c’est la catastrophe: mon réchaud émet d’horribles flammes jaunâtres, signe que la combustion du carburant est incomplète. Lorsqu’elle l’est, non seulement il faut plus de carburant pour faire fondre de la neige, mais surtout, les flammes émettent énormément de monoxyde de carbone, mortel pour l’homme.

Quel carburant de merde j’ai acheté à Stockholm ! Mon voyage chaotique ne m’a pas offert la possibilité de le tester, et me voilà en Arctique, au beau milieu de la Taïga, par -25°C, avec un réchaud s’acharnant à émettre de quoi me tuer alors qu’il devait me sauver chaque jour.

Je fais fondre la neige en dehors de la tente pour cette nuit, puisque l’absence de vent me le permet. Impossible de continuer comme ça néanmoins. Le lendemain, je devrai réparer, et surtout retourner à Saltoluokta pour trouver du carburant propre…

Ma nourriture est très riche tout au long de la journée, mais le soir, je mange assez peu: un plat lyophilisé, éventuellement des pâtes, et c’est tout. Cela évite mon estomac de trop travailler durant la nuit, et donc à mon corps de perdre trop d’eau en suant.

Dans ma tente, il fait plus froid que dans un congélateur. Je me couche, mets mes bouchons d’oreille, envoie un message par satellite pour assurer que je vais bien à mes proches. Enfin, je ferme l’œil pour une froide nuit d’hiver.