Alors que l’été avançait doucement, mon esprit était toujours tourné vers le Grand Nord et la préparation d’Arktos Island. Il était temps de me déconnecter un peu du quotidien. Et quoi de mieux pour ça, que de vivre une micro-aventure ?

Au début du mois de Juillet donc, j’ai décidé de descendre la Seine en kayak, de la région Parisienne jusque la mer. Cette petite expédition devait me faire découvrir les merveilles cachées de la Seine, ce beau fleuve qui se trouvait là, tout près. Que je voyais tous les jours, sans avoir jamais pris la peine de l’explorer vraiment. C’était aussi l’occasion d’éprouver une petite partie de mon matériel: ma tente, mon réchaud, ma nourriture…

Grâce à des partenaires au top, je n’ai presque rien eu à débourser pour vivre cette aventure: le kayak m’a été prêté par la marque Rotomod (RTM Kayaks), dont l’ambassadeur Stéphane Ameline a été un soutien précieux. Pour ce qui est de la nourriture, la boutique Lyophilise & Co m’a fourni tout ce qu’il me fallait gratuitement ! Ma mission: tester différentes marques, pour déterminer celles qui seraient les plus susceptibles de me convenir au Groenland. Je vous recommande sincèrement cette boutique: l’équipe est adorable et très compétente, c’est aussi agréable que rassurant.

Mon expérience en kayak avant cette aventure était nulle, si ce n’est un après-midi découverte lorsque j’avais 12 ans. Je n’avais pas non plus la moindre notion en navigation. Alors, j’ai rapidement appris le fonctionnement des marées, ainsi que les règles élémentaires de navigation fluviale. J’avais au moins pour moi une bonne condition physique, et la faculté de me débrouiller seul en bivouac.

J’achètais donc deux sacs étanches, emporté un sac à dos, ma tente,  un sac de couchage, un matelas et oreiller gonflable, un réchaud d’expédition, une popote, un panneau solaire, un appareil photo et 3 objectifs, une GoPro, une liseuse, un carnet de bord, une batterie externe, un gilet de sauvetage, un k-way, 2 shorts, 2 T-shirts, 2 caleçons de rechange, une serviette, une polaire, un réservoir à eau, un trépied, une thermos, un couteau scandinave, une pierre à feu, un kit de survie, une couverture de survie ainsi que ma nourriture. Bien sûr, je n’oubliais pas le kayak, un RTM Abaco 360 conçu pour la pêche, muni d’un chariot démontable. Et la VHF, une radio permettant de communiquer avec les bâteaux, écluses…

Avec moi, j’emportais aussi un grand sac poubelle. Le long de la Seine, je pouvais trouver des déchets. Cela ne coûtait rien d’emporter un sac pour enlever ce qu’il était possible d’enlever !

 

Je pars pour une aventure !

Les conditions

Descendre la Seine sans être entraîné, constitue un petit défi. Si l’été peut sembler, à première vue, être la période idéale pour le faire, ce n’est pas le cas en réalité. Il faut savoir que le débit de la Seine dépend en grande partie des précipitations. Aussi, en période de sécheresse comme en Juillet, il est 4 à 5 fois moins élevé qu’en automne/hiver.
De plus, le coefficient de marée détermine la force de cette dernière. Il a été plutôt faiblard la semaine de ma descente, qui aurait été facilitée la semaine précédente ou suivante. Enfin, le soleil ne manque pas de vous rôtir lorsque vous passez tant de temps dans l’eau sans aucune protection, ni de vous réveiller très tôt le matin alors que vous aimeriez récupérer.

En ce qui concerne mon kayak, c’est du très bel ouvrage. Quelle stabilité, quelle solidité ! Moi qui suis débutant, je me suis senti serein. J’ai toute la place nécessaire pour ranger mes affaires, et le kayak est aussi confortable qu’un kayak peut l’être. Mais cela reste un kayak de pêche, conçu justement pour la pêche en mer. Cela implique qu’il soit assez court et large pour gagner en stabilité, et donc qu’il soit particulièrement lent. Un kayak de mer classique est généralement plus long, autour de 5m, et un peu moins large. Un kayak de course est plus long encore (6 ou 7m). Le mien faisait 3m60. Cela induit une vitesse nettement plus faible, et une plus grande prise au vent. Tous ces paramètres venaient compliquer ma descente, et me donner un peu plus de challenge.

Jour 0

Le premier jour, je suis censé partir à 9h de Rouen, et me mettre à l’eau aux alentours de 11h. Un vieil ami m’a proposé de m’amener à Mantes-la-Jolie, mon point de départ.

Malheureusement, à 130km/h sur l’autoroute, son moteur a la très mauvaise idée de serrer. Ce n’est finalement que vers 17h30 que je partirais, depuis l’île l’Aumône.

Les premiers kilomètres sont très agréables. Quelle sensation de liberté ! Enfin, je suis parti. Les soucis d’organisation sont derrière moi, et avec eux tout le train-train quotidien. Les premiers coups de pagaie sont vigoureux, mais quelque peu hésitants. Ma technique est encore loin d’être au point, et c’est plusieurs fois que je changerai de manière de pagayer pour optimiser mon avancée les trois premiers jours.

Au bout d’à peine 2 heures, j’arrive au barrage de Méricourt. N’en ayant jamais vu en amont, je mets un peu de temps à voir que j’y suis. C’est à 20 mètres à peine du danger que je fais brusquement demi-tour, mis en garde par le son menaçant des chutes d’eau. Après avoir contourné l’île, je me dirige vers l’écluse, dans l’espoir que l’éclusier veuille bien me laisser passer. Peine perdue. A nouveau, il me faut faire demi-tour, cette fois pour trouver un endroit où sortir de l’eau. L’endroit choisi n’est pas idéal: il y a 1 mètre entre l’eau et la berge ! J’arrime alors le kayak à ma jambe avec une corde, puis me hisse sur la rive. Ensuite, c’est au tour du kayak de me suivre. Sacré réveil musculaire ! Il faut ensuite monter le kayak en haut de la rive escarpée, et le tirer sur 1 ou 2km, jusque passer le barrage.

Lorsque j’achève ce travail pénible, il est trop tard pour reprendre mon avancée: le soleil se couche déjà. Tant pis, je bivouaquerais donc sur la berge ce soir là. Il faudra que je sois autrement plus efficace les prochains jours pour rattraper le retard que je commence déjà à accumuler: je n’ai fait qu’une petite dizaine de kilomètres, alors que j’en ai près de 300 à parcourir ! Ce devait être le jour 1, mais n’ayant pu avancer que deux heures… Ce sera finalement le jour 0.

Jour 1

Le matin, je suis réveillé par le bruit des vagues. Celles causées par le passage des bateaux sur la Seine. Beaucoup de bateaux de transport parcourent le fleuve: certains font près de 200 mètres de long. Pendant que mon panneau solaire s’emploie à recharger ma batterie externe, j’allume mon réchaud d’expédition avec une pierre à feu, pour faire bouillir de l’eau. Je prends mon petit déjeuner: un simple mélange de flocons d’avoine et de lait en poudre, du café. Le reste de l’eau bouillante est stocké dans ma thermos: il servira à hydrater ma nourriture lyophilisée lors du déjeuner. Ensuite, je lève le camp: il faut débarrasser la tente de l’humidité venant de la rosée, dégonfler et replier matelas et oreiller, rouler le sac de couchage, défaire la tente, rincer ma popote, tout ranger dans le kayak, préparer le trajet du jour… Ce rituel, je le répèterai tous les matins.

La question de l’appel de la nature est expédiée rapidement: je n’ai pas emporté de papier. C’est donc l’affaire de feuilles d’arbres, et d’eau !

Ce jour, j’ai pour objectif de dépasser Vernon (27). A ce moment, je me trouve toujours dans les Yvelines (78). J’ai navigué sur une Seine belle et relativement tranquille. Trop tranquille peut-être. Ayant croisé plusieurs bateaux sans encombre ce matin là et la veille, je profite de passer à côté d’une source d’eau située sur la rive pour la prendre en photo. Un bateau d’une centaine de mètres passe alors dans mon dos. La hauteur d’eau étant très faible où je me trouve, je suis surpris lorsque l’eau se retire, bien plus qu’à l’accoutumée. Je suis emporté, avant que les vagues ne me projettent violemment vers la rive. A ce stade, il est vain de pagayer contre elles: je me soucie uniquement de ne pas m’écraser contre un tronc ou un rocher. C’est passé finalement, à un mètre près. J’ai appris de cette erreur.

Alors que je poursuis mon parcours, je croise des cygnes, et quelques épaves au fil de l’eau. Les cygnes sont partout, je ne parcours pas un kilomètre sans en apercevoir. Je fais aussi la rencontre de sympathiques pêcheurs, en kayak comme moi, mais motorisé. Ils m’affirmeront avoir manqué de peu un silure, qui s’est décroché. Le silure, c’est le plus grand poisson se trouvant dans la Seine: le plus gros pêché dans le fleuve mesurait 2.74 m !

J’atteins finalement Vernon aux alentours de 18h. La ville est animée, je me trouve aux premières loges pour admirer le château des tourelles. Quelques kilomètres plus tard, je prends le temps d’explorer une zone où se rassemblent un grand nombre d’oiseaux différents, non loin d’une plage où du bois mort dépasse de l’eau. Afin de ne pas les effrayer, je pagaie en troublant le moins possible leur quiétude. Ces moments sont précieux: je glisse sur l’eau en silence, ayant le sentiment de réellement faire partie du décor.

Je sors finalement de l’eau pour bivouaquer sur l’île Emien, et m’offrir un repos que j’estime mérité.

 

Je déjeune sur une plage, comme c’est agréable !

Les cygnes se trouvent partout sur la Seine.

Le château de la Roche-Guyon

Le château des Tourelles, à Vernon

Glisser en silence parmi les oiseaux…

Jour 2

Ce matin là, le réveil est difficile: je suis réveillé très tôt par le soleil de Juillet, malgré ma volonté de monter ma tente à l’ombre. Celui-ci la réchauffe très rapidement: elle se comporte comme une serre. Et surtout, je ne peux plus bouger mes bras ni mes épaules, ayant pagayé une douzaine d’heures la veille, quasiment sans discontinuer. Peu importe, ils finiront par m’obéir et se plier à ma volonté. Ça pique, mais ça fonctionne toujours, et c’est bien là l’essentiel.

Ce deuxième jour a été intéressant. D’abord, parce qu’il m’a offert des paysages splendides, en particulier en amont et autour des Andelys. L’écluse de Notre-Dame-de la Garenne franchie (le portage ne m’aura cette fois fait perdre qu’une heure), j’arrive aux Andelys où se trouve le château Gaillard. J’ai plusieurs fois été y randonner (la dernière fois avec mes pneus, quelques semaines avant cette expédition…). Magnifique, situé sur un éperon rocheux dominant la Seine, il est ancien et chargé d’histoire: il fut construit en un an, en 1197 par Richard Cœur de Lion, pour se défendre contre le roi de France, désireux de reconquérir Rouen. Finalement, en 1203, Philippe Auguste reprit Rouen après avoir défait le frère du roi d’Angleterre.

Ce charmant village passé, je dois descendre un énième bras de la Seine, qui m’amène jusque Vironvay. Mais le vent s’en mêle. Après une pause déjeuner sur une superbe plage, près de laquelle j’aperçois un poisson d’un mètre, et où je me régale des plats de Lyophilise & Co, j’ai lutté 4 heures durant contre un vent de face, dont les rafales dépassaient les 50 km/h. La Seine, habituellement calme, m’a alors paru démontée: c’était d’authentiques vagues qui se présentaient inlassablement contre moi, sans qu’aucun bateau n’y soit pour rien. Au bout de 30 minutes, j’ai avancé de… 50 mètres. Chaque coup de pagaie était lourd: il me fallait dépenser énormément d’énergie pour simplement faire du sur-place… C’est donc ça que ressentent les explorateurs polaires traversant l’océan Arctique, lorsque la banquise dérive défavorablement ?

Stoïque, j’ai alors continué à pagayer avec toute la vigueur dont j’étais capable, balayant le constat peu reluisant sur ma progression et préférant y voir une opportunité. Celle de grapiller malgré tout quelques dizaines ou centaines de mètres sur mon parcours, et de me montrer, une fois de plus, que lorsque la tête suit, les bras ne flanchent pas. Tôt ou tard, la chance finirait par me sourire. Le vent faiblirait, ne serait-ce que quelques minutes éparpillées ça et là, me permettant de progresser ! Qu’importe que je fasse du sur-place le reste du temps. Et si la chance ne me sourit pas aujourd’hui, ce sera demain.

La suite des évènements me donne finalement raison. Au bout de 5 heures de lutte furieuse, je suis venu à bout de ce bras de Seine, ma vitesse moyenne n’ayant pas excédé 1km/h. Le vent a faibli quelques minutes, que je n’aurais jamais su exploiter si j’étais resté sur la berge en attendant que cela se calme.

C’est à la tombée de la nuit que j’achèverai ma journée, face à l’île Bunel, assurément un bel endroit. Absolument exténué, mais porté par la satisfaction d’avoir réussi ma journée.

Les Andelys, surplombés par Château Gaillard

Certains se montrent ingénieux pour prolonger leur jardin !

Ces ruines quasi-millénaires demeurent pleines de majesté

La plus belle épave que j’ai pu admirer, sur la bonne vingtaine aperçue

Jour 3

Le troisième jour, je suis une fois de plus réveillé par le soleil. Mes bras et mes épaules sont si traumatisés que j’ai toutes les peines du monde à m’extraire de mon sac de couchage. Mais une longue journée m’attends. De l’île Bunel, je dois passer Poses et son dernier barrage, puis m’approcher le plus possible de la région Rouennaise, si familière.

Marqué par les efforts de la veille, je continue néanmoins à avancer inlassablement jusque Poses. Mais la moitié du temps ce matin là, c’est mécaniquement et les yeux fermés que je pagaie, tant mes paupières sont lourdes. Je les rouvre régulièrement pour ajuster le cap, et vérifier la présence de bateaux. Il m’arrive aussi de les ouvrir pour d’autres raisons: cette partie de la Seine est sans doute la plus belle que j’ai pu voir. De blanches falaises en plaines verdoyantes, d’une île déserte à sa sœur, glissant le long de paisibles bras de Seine, interdits d’accès aux navires. Quelques maisons, plus originales et charmantes les unes que les autres, se trouvent ça et là sur les berges. Malgré mon état, ces kilomètres se trouvent être un enchantement.

Lorsque j’atteins enfin le barrage de Poses, l’éclusier refuse de me faire passer. J’en profite néanmoins pour aller observer l’impressionnante écluse, dans laquelle s’engouffrent des bateaux, des centaines de fois plus gros que mon kayak. Je me remets alors à l’eau et contourne la grande île pour passer le barrage par la rive gauche. Après y avoir déjeuné, je m’élance l’après-midi sur le fleuve, en espérant aller le plus loin possible.

L’étape de Poses marque le début de l’influence des marées sur mon parcours. Lors du flot, je pagaie à contre-courant. Lors du jusant, la marée m’accompagne. Je compte alors sur la marée pour m’aider à progresser: en période de sécheresse comme maintenant, le courant est si faible qu’il ne m’accélère que de moins de 0.5km/h. Le moindre vent défavorable prend largement le dessus et je me mets à reculer si j’arrête de pagayer. Le jusant changera t-il la donne ?

M’approcher de Rouen, me donne aussi l’opportunité de voir ma femme me saluer sur la berge. Nous devons nous retrouver près d’Elbeuf, où l’Eure se jette dans la Seine. Lorsque j’y arrive, la marée a déjà commencé à s’inverser: le flot me repousse en arrière. Mais à l’envie, j’arrive à prendre le dessus sur le courant et à rejoindre le confluent.

Le temps que le flot cesse, le soleil se couche. Je bivouaquerais donc là cette nuit. Si le confluent est un bel endroit, certaines plages sont déprimantes tant elles sont jonchées de déchets en tout genre. Bouteilles en verre, en plastique, mouchoirs, emballages, masques… C’est proprement hallucinant. A ce stade de l’expédition, j’ai déjà rempli et jeté le sac poubelle que j’avais prévu pour ramasser des déchets. C’est un coup d’épée dans l’eau que j’ai donné: ce n’est pas un vulgaire sac que j’aurais du prévoir pour nettoyer les berges, mais plusieurs conteneurs.

Le confluent, où l’Eure se jette dans la Seine

Le barrage de Poses

De charmantes maisons parsèment ces bras paisibles du fleuve

Jour 4

Le quatrième jour, les rituels matinaux réalisés, je file vers la région Rouennaise avec enthousiasme et énergie. J’arrive en terrain connu ! Le faible vent me permet d’apprécier le jusant, qui me donne enfin un véritable coup de pouce. Cette portion de la Seine est encore assez belle.

Sur la rive gauche, je sais que se trouve la forêt de la Londe-Rouvray et du Madrillet, où je m’entraîne 5 fois par semaine… A Saint-Étienne du Rouvray où j’habite, sur le chemin de halage, c’est au tour de mes parents de venir me saluer. Arrivé à Rouen, je traverse la ville sans encombre, immortalisant le moment en photographiant ce que j’aperçois de la cathédrale, sous le regard un tantinet intrigué des passants sur les quais.

Je passe aussi à quelques dizaines de mètres de mon lieu de travail, Attineos, qui me soutient dans mon expédition au Groenland ! L’imposant pont Flaubert derrière moi, je ne peux que constater le changement de décor: d’énormes silos se trouvent sur les rives, des bateaux contenant des déchets… Et quelques bacs. La Seine s’est élargie: il n’y a plus que 3 ponts entre Honfleur et moi.

La zone est très industrielle. Les envoûtants bras de Seine de l’avant-veille semblent bien loin. Je terminerai mon parcours ce jour sur la rive droite, à Val-de-la-Haye, quasiment à Hautot. Épuisé, j’ai une fois de plus terminé en remontant le début de la marée montante, le flot. Après avoir péniblement traîné mon kayak sur la rive, je m’étale sur le sol. Mes affaires sont poisseuses, mon sac à dos est aussi humide que le fleuve lui-même. Mes vêtements sont tous trempés au point que je puisse les essorer. Heureusement, j’ai placé le matériel critique dans mes deux sacs étanches. Mon smartphone n’ayant plus de batterie, et le câble étant trop humide pour le recharger, je situe ma position grâce à ma boussole et à la carte de mon guide fluvial.

Un homme retraité attachant, quasiment octogénaire mais très énergique, vient à ma rencontre. Avec amusement, nous échangeons sur mon périple, et sur ses propres péripéties sur la Seine il y a 60 ans. Sur un vieux canoë qui, dans les fous rires, avait pris l’eau et coulé après moins de 5km. Il m’assure être persuadé de pouvoir encore faire du kite surf !

 

 

Rouen, et le bout de sa cathédrale qu’on aperçoit !

Jour 5

A partir de ce point, je me situe à un peu plus de 100 km de l’arrivée. Dans un coin de ma tête, je me donne pour objectif de réussir à terminer mon parcours en deux jours. Pour réussir, il faudrait donc que je sois ce soir le plus près possible de Caudebec-en-Caux ! Pour me donner les meilleures chances de réussir, je décide de ne pas m’arrêter pour déjeuner.

Lyophilise & Co m’a fourni des rations compactes, représentant plus de 600 kcal ! Il m’en reste trois. J’avalerai ça sur mon kayak, en plein effort.  Si j’avance bien aujourd’hui, j’aurai le droit d’en prendre une et demie. Sinon, ce sera une seule.
Je souris en pensant au lembas elfique de l’univers de Tolkien. Ça a meilleur goût que ce que j’imaginais !

L’heure de la pleine mer est arrivée. Alors je m’élance. Mais comme la veille peu après mon départ, je suis surpris de constater que je pagaie encore à contre-courant les premières heures, bien que ce courant ne soit pas très puissant. Curieux, mais pas de quoi m’arrêter. Les premiers kilomètres sont agréables: je sors de la zone fortement industrialisée entourant Rouen, et les paysages valent le coup d’œil. C’est à présent très régulièrement que je croise des bacs. Passer est une formalité: il suffit d’éviter de foncer sur le bac lorsqu’il quitte la rive…

Une fois, un petit bateau se dirige vers moi. On me prévient alors que de gros navires passent sur la Seine et que je dois faire très attention. C’est dit avec bienveillance. Les yeux s’arrondissent néanmoins lorsque j’explique venir de la région Parisienne, et en avoir déjà croisé quelques dizaines… 

Un à un, je franchis de beaux villages. La Bouille, Duclair, Jumièges… Sur la berge, j’aperçois trois marcassins courir en file indienne sur une plage. Lesquelles sont nombreuses et très belles sur ces boucles de Seine ! Les heures passent et je ne faiblis pas. Mais la marée, elle, ne compte pas me laisser progresser indéfiniment sans mot dire. Au bout de longues heures, alors que j’approche de la Mailleraye-sur-Seine et que mes forces diminuent malgré ma volonté d’aller de l’avant, je ressens de plus en plus l’inversion du courant. Le flot est de plus en plus fort. Il forcit d’ailleurs si vite, que je n’ai pas le temps d’atteindre la Mailleraye. Je cherche alors à sortir de l’eau sur la rive droite, le temps qu’il passe.

Jusque là, j’ai toujours réussi à sortir de l’eau, avec plus ou moins de difficultés. Aisément sur les plages de sable ou de pierre. Moins lorsque la rive était beaucoup plus haute que l’eau. J’échoue finalement sur une plage de… Vase. J’entreprends alors de descendre du kayak pour le mettre à l’abri de la marée alors que mes jambes, immobiles depuis plus de dix heures, ont bien du mal à retrouver leur force. Ce laps de temps suffit pour que je m’enfonce dans ces sables mouvants jusque la cuisse. J’ai alors toutes les peines du monde à m’en extraire, et mon kayak refuse quant à lui de bouger ! Chaque « pas » s’ensuit de l’apparition de bulles d’air à la surface de cette vase à l’odeur extrêmement nauséabonde. J’ai beau n’avoir pas pris de douche depuis 5 jours, je ne peux m’empêcher d’être dégoûté, notamment quand mon téléphone et mes écouteurs chutent dans la vase.

La marée monte. En montant, elle me délivre progressivement de l’emprise de cette vase, et je peux avancer vers la rive, chaque fois de quelques dizaines de centimètres. Au bout d’une heure, j’arrive à mettre le pied sur des pierres dépassant de la vase, et à m’en dégager totalement. C’est l’heure de prendre un dîner bien mérité ! Une fois de plus, je suis exténué. Mais je suis quasiment là où je voulais être. Lorsque le flot a faibli, j’ai été rejoindre la rive gauche pour y bivouaquer, en aval de la Mailleraye. La nature me gratifie alors d’un splendide coucher de soleil. Merci.

La Seine est terriblement moche paraît-il…

Un des nombreux bacs, palliant l’absence de ponts après en aval de Rouen (seulement 3 ponts).

Mes bras sont brûlés par le soleil et recouvert de cloques, jusque le haut des épaules.

La vase, à ces endroits, constitue de véritables mouvants.

Comment ne pas oublier sa fatigue devant un tel spectacle ?

Jour 6

Aujourd’hui, je dois réussir à terminer mon expédition. J’ai abattu une cinquantaine de kilomètres la veille. J’en ai 54 à faire aujourd’hui. Hier soir, j’ai cherché à comprendre pourquoi lorsqu’en partant à pleine mer, je me retrouvais à pagayer à contre-courant. La réponse ne se trouvait pas dans les marégrammes, mais dans les courbes de vitesse du courant: le flot comme le jusant mettent en réalité pas mal de temps à s’inverser après la pleine mer locale ! Ainsi, je suis parti trop tôt chaque jour depuis que j’ai passé Poses, dépensant pas mal d’énergie à pagayer contre le flot, là où j’attendais le jusant pour m’aider.

Pas de problème, je continue à découvrir le fonctionnement des marées. Plus j’approche l’estuaire, plus la durée du flot (marée montante) s’allonge, et plus celle du jusant (marée descendante) raccourcit. J’ai donc de moins en moins d’heures disponibles dans la journée pour avancer ! Et comme je dois arriver en mer à la fin de journée, ma fenêtre de tir va se raccourcir encore… Je suis prêt à tout donner pour arriver à boucler mon expédition. Aujourd’hui encore, je mangerai une simple ration sur mon kayak et ne ferai pas la moindre pause. C’est parti !

Rapidement, je passe le premier pont. Le pont de Brotonne. Puis, le village de Villequier, que j’ai visité enfant. Dans ce village a habité Victor Hugo. Et c’est dans la Seine où je me trouve, que s’est noyée sa fille Léopoldine, en 1843. C’est sur les lieux de cette tragédie que, toute proportion gardée, mes propres ennuis ont commencé. Un vent très fort se lève du Sud, et vient fortement me ralentir. Il me ralentit au point qu’il annule complètement l’effet du jusant. Si je lâche la pagaie, je n’avance plus !

Qu’à cela ne tienne, je vais puiser dans mes ressources pour venir à bout, à nouveau, de ce morceau de Seine qui descend du Nord au Sud. Ensuite, j’irai Sud-Ouest, et pourrai peut-être m’abriter en longeant la rive gauche. Il est entre 13 et 14 heures. Mais lorsque j’arrive, le vent tourne. Il ne vient plus du Sud, mais du Sud-Ouest, pleine face. Les rafales atteignent de nouveau 50km/h. 

Bon, ce n’est pas grave. Je suis plus inquiet pour le ralentissement que cela occasionne, que pour les efforts que cela me demande. Faisons encore un paquet de kilomètres en plus, et je serai dans la boucle, pour aller cette fois plein Ouest. La lutte continue, et je finis par atteindre ce point, à Vieux-port. … Mais depuis des heures, je prends le vent de face, sans discontinuer ! Impossible de me tromper sur sa direction. L’angle des vagues ne ment pas, pas plus que le mouvement des arbres. En orientant mon visage face au vent, je l’entends simultanément hurler dans mes deux oreilles. Que se passe t-il ? Le vent… A encore tourné. Il est 17h, il vient désormais plein Ouest. Je suis incrédule. Et à 18h, il continue de tourner pour cette fois venir du Nord-Ouest, quand je vais Nord-Ouest…

Cela fait à ce stade, des heures que je pagaie avec un fort vent de face, sans que mon cap n’y change quoique ce soit. De plus, ce dernier jour du mois de Juillet est un jour de canicule. Il fait 40°C. L’eau n’arrange pas les choses. Un regard vers mes bras m’apprends que ceux-ci ont brûlé: ils sont entièrement recouverts de cloques, du poignet à l’épaule ! Du liquide s’échappe de ces cloques. Ce n’est pas douloureux, mais pas de quoi se réjouir: c’est parce que mes nerfs ont brûlé. C’est un coup de soleil au second degré profond. Tant pis, maintenant que je suis là, cela n’empêche pas de pagayer !

La marée s’inverse, et je subis à présent le flot. Je n’ai pas atteint Honfleur, alors que je suis persuadé que j’y serai parvenu sans ces éléments contraires. A Tancarville, je passe le port. Les bateaux se font plus imposants, le paysage est de nouveau industriel. Péniblement, je passe le pont de Tancarville, à une allure minable. Puis je revis la scène de la veille, quand j’échoue dans la vase puante, pris par la marée. La rive, à cet endroit, ne me permet pas de la fuir éternellement. Bloqué contre des roseaux alors que l’eau ne cesse de monter, je finis sur mon kayak, me maintenant sur le bord avec ma pagaie. 

Mais cette fois, il n’est pas question de chercher un endroit où bivouaquer. Je n’abandonne pas l’idée de terminer mon expédition ce soir. Alors, je charge la batterie de ma lampe frontale et patiente, tout en me faisant dévorer par des moustiques. Je n’en ai plus grand chose à faire de toute façon, qu’ils se servent, je suis un KFC humain et gratuit. Après 22h, alors que la nuit s’est abattue, et que le flot a faibli, je me remets à pagayer vers la mer. Ces dernières heures sont irréelles. Il fait noir, je n’aperçois que la lumière de balises, rouges ou vertes, dans la nuit. Des sons dont j’ignore l’origine déchirent parfois le silence de la nuit. Ce doit être d’énormes machines. J’aperçois le pont de Normandie, mais il est si grand que je mets beaucoup de temps à m’en rapprocher puis le franchir.

Sur l’eau, je croise des oiseaux endormis. Ils s’envolent, surpris et paniqués, lorsque j’arrive à moins d’un mètre. Dans l’estuaire, se trouvent des navires énormes. Certains font plus de 200 mètres de longueur, pour 40 mètres de hauteur. Ici, les limites de vitesse fluviales n’ont plus cours. Les vagues générées font largement plus d’un mètre de hauteur ! Lorsque passe un de ces mastodontes, je m’éloigne de lui pour ne pas être aspiré par son hélice. Et fais de mon mieux pour ne pas m’écraser contre l’une de ces grandes colonnes de béton dépassant de l’eau, lorsque je suis projeté vers elles par les vagues.

Je finis par passer le port de Honfleur. Je contourne la ville, la digue. Là, un poisson d’humeur taquine saute hors de l’eau et rebondit sur l’avant de mon kayak, avant de regagner l’eau. Enfin, j’échoue sur la plage du butin. Le Havre me fait face. Lorsque je mets le pied à terre, je suis épuisé.

Ainsi s’achève mon expédition, à 2 heures du matin, sur la plage du butin d’Honfleur. La première expédition de ma vie d’aventurier. Modeste certes, mais tellement plaisante. Je croise un pêcheur, puis… Deux personnes éméchées particulièrement pacifiques, avec qui j’évite de trop perdre de temps. Quelques dizaines de minutes plus tard, viendront me retrouver ma femme ainsi que Stéphane Ameline. S’ils sont amusés par mon état (traits tirés, odeur de crevette morte vaseuse…), je suis moi très euphorique.

Merci la Seine de m’avoir permis de te suivre. Merci la nature, les animaux, pour ces moments intenses vécus ces quelques jours.

Merci à Stéphane Ameline, à RTM kayaks, à Lyophilise & co, qui ont rendu cette aventure possible. Merci à ma femme, à ma famille et à Yves Twizere, qui m’ont aidé à préparer cette expédition, notamment en amenant le kayak à Mantes-la-Jolie.

Et merci à vous, d’avoir suivi cette micro-aventure !

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