Au cours de mon voyage au Svalbard, j’ai eu la chance de participer à une mini-expédition (deux jours et une nuit). Elle constituait une première entrée en matière dans l’art de la survie en milieu polaire.

Cette expérience s’est avérée particulièrement intéressante: elle m’a permis de me confronter physiquement à certains défis et de renforcer un peu plus mes connaissances. Toutes proportions gardées, les problématiques posées par l’expédition Arktos Island et celle-ci sont similaires en bien des points.

Si vous n’avez pas lu la page « L’Expédition », vous devez savoir qu’il n’existe qu’une seule façon de survivre longtemps et sans assistance dans ces contrées. On doit tirer une pulka (luge) derrière soi, contenant tente et vivres. Pour cette mini-expédition, ma pulka pesait une bonne trentaine de kilos. Ce n’est rien en comparaison des 80 kilos que je devrais harnacher à mes hanches lors de ma traversée du Groenland, et traîner plus de dix heures par jour. Heureusement, le dénivelé important venait corser un peu l’exercice. Seul le poids diffèrera, le principe d’harnachement sera exactement le même.

Je devrai tracter une pulka 2.5 fois plus lourde au Groenland !

La pulka est étudiée pour glisser autant que possible sur la glace afin de faciliter la progression, lente malgré tout (1 à 2km/h). Pour s’abriter, il faut parvenir à monter sa tente (même avec les mains littéralement congelées) et la protéger des vents violents pouvant sacrément la secouer. Enfin, on mange de la nourriture très grasse, extrêmement calorique. De la nourriture lyophilisée également, que l’on hydrate en faisant fondre de la neige avec une casserole et un réchaud.

Pour cette aventure, je n’ai pas eu besoin de chausser de skis nordiques, pouvant me contenter de chaussures de randonnées adaptées, renforcées de crampons à glace. Nous avons réalisé l’ascension du glacier Larsbreen en quelques heures, et fait une pause pour déjeuner. A cette occasion, nous nous sommes arrêtés dans une petite grotte: nul besoin de monter la tente. L’eau bouillante de la thermos est restée suffisamment chaude pour nous permettre de boire et d’hydrater nos repas lyophilisés. Nous en avons profité pour nous réchauffer en nous abreuvant d’une sorte de sirop chaud et sucré typiquement Norvégien.

Les pierres de cette grotte où nous avons déjeûné ne tiennent que par le gel.

Durant l’ascension, je me suis parfois enfoncé dans la neige jusqu’au genou, ce qui renforce l’idée que chausser des skis nordiques reste la meilleure façon de progresser dans la neige (en l’absence de dénivelé important) sans perdre trop d’énergie inutile. La grande surface du ski permet de mieux répartir le poids du corps, et le fait de glisser permet de gagner quelques précieux centimètres à chaque foulée.

Une fois parvenus au sommet du glacier, nous avons du monter la tente. C’est là que j’ai appris beaucoup du guide polaire de l’expédition. Il est impératif de bien choisir sa tente, ou l’opération peut vite devenir un calvaire. Pour l’une de nos tentes, les arceaux était trop longs. Nous avons du en découper une partie pour réussir à la monter, ce qui n’est pas chose facile lorsque l’on a les extrémités congelées. Avant de monter sa tente, il faut préparer le terrain en créant une surface plane (à grand renfort de coups de pelle et de pieds). Empêcher la tente de s’envoler en l’ancrant au sol et à la pulka avant même de la déplier. Le blizzard est imprévisible et peut se lever à tout moment.

Une fois notre abri monté, il faut l’isoler au maximum de l’air extérieur en… Recouvrant ses rebords de neige que l’on compacte en frappant dessus. Monter et démonter sa tente peut prendre beaucoup de temps: si je fais le calcul, je pourrais y passer facilement plus d’une heure par jour au Groenland. Voir plus si je suis malchanceux avec les tempêtes, et que je dois construire des murs de glace au préalable pour la protéger. Pour cette raison, je devrais très bien choisir mon matériel, l’optimiser et le connaître par cœur avant de me lancer dans l’expédition.

Monter et démonter sa tente demande beaucoup de discipline, notamment en conditions extrêmes.

Nous avons ensuite fait bouillir de la neige dans une casserole avec un réchaud, mélangée au peu d’eau restée liquide de nos thermos. Notre guide, un Norvégien passionné du nom de Truls, m’a fortement conseillé de faire bouillir de la neige de cette façon, plutôt que de laisser uniquement de la neige dans la casserole: cela fait gagner beaucoup de temps et de carburant.

Il m’a également mis en garde contre l’intoxication au monoxyde de carbone (CO), fréquente dans ces conditions. On est généralement réticent à ouvrir grand sa tente pour aérer lorsqu’il fait – 40°C dehors, et on peut même être tenté de se réchauffer un peu en laissant le réchaud tourner « juste un peu plus longtemps ». En fait, en agissant ainsi, on maximise les risques d’intoxication au CO. Si cela arrive, on finit par sombrer et alors, c’est la fin. Si la flamme du réchaud est jaune, la combustion est mauvaise: on produit beaucoup de CO. Si la combustion est bonne, on en produit un peu tout de même. Il me faudra faire attention à ça, et à bien choisir le carburant que j’emporterais avec moi pour minimiser ces risques au Groenland.

Si l’on est bien organisé, on peut transformer une tente de 2m² en chez soi confortable. Une petite corde pendue dans le vestibule de la tente permet d’accrocher ses gants, ses chaussettes, et de les faire sécher au dessus du réchaud pendant que l’on prépare son repas. Si on garde des vêtements humides (même si glacés), on peut le payer très cher: ils se transforment en eau par la transmission de notre chaleur corporelle, et alors, on peut très vite entrer en hypothermie: on perd sa chaleur 25 fois plus vite au contact de l’eau que de l’air.

De la même façon, pour éviter que ses chaussettes s’humidifient, Truls nouait des sacs plastiques autour de ses pieds. Il est impossible d’éviter que de la neige pénètre dans ses chaussures: le vent balaie la neige comme de la poussière, qui s’insère comme de la bruine par les moindres interstices, même les plus petits.

Vue imprenable sur Longyearbyen depuis le sommet du glacier !

Nos… Toilettes. Un véritable palace !

La nuit a été difficile: il faisait -11°C à l’intérieur de la tente. Comme je dormais au bord de la tente, les températures étaient en réalité plus basses. En passant de l’extérieur à l’intérieur de la tente, on a pourtant l’impression qu’il fait presque « bon » !

Mais ce n’est qu’illusoire. Trompé par cette fausse sensation de chaleur, j’ai retiré mes gants pour me reposer un peu. A mon réveil, quelques dizaines de minutes plus tard, je me trouvais déjà désorienté, en légère hypothermie: mes mains, proches du bord de la tente où de l’air glacé circulait, étaient congelées. Il m’a fallu rapidement reprendre mes esprits et enfiler les couches de vêtements que j’avais retirées, pour prendre mon quart de surveillance des ours polaires. Armé de la seule lumière de ma lampe frontale et dans le noir total, il faut rester extrêmement vigilant.

Je me passerais de cette surveillance au Groenland, ayant peu de chances de croiser des ours polaires là-bas. Ils ne vivent que sur les côtes: pas âme qui vive à l’intérieur du Groenland. Rien que de la glace et le vent hurlant, même pas d’odeur.

La photo a été rééclairée. Dans la nuit noire, surveiller les ours polaires n’est pas tâche aisée…

Si vous ne distinguez pas la neige de l’horizon, c’est normal.

Au cours de cette expédition, nous avons été visiter une grotte de glace situées à quelques centaines de mètres du camp. Cette dernière fera l’objet d’un autre article. J’ai néanmoins pu avoir la confirmation que lorsque l’on quitte sa tente ou sa pulka, on a tout intérêt à marquer sa position GPS: si le blizzard se lève ensuite, c’est le white-out, et on ne voit plus rien ! Perdre sa tente et sa pulka équivaut quasiment à perdre la vie.  En sortant de la grotte de glace, il était impossible de se repérer car le blizzard s’était levé.

Le lendemain, nous avons petit-déjeuné dans la tente avant de lever le camp. Le petit-déjeuner ne ressemblait pas vraiment à celui que l’on fait en France avant de partir travailler: il s’agissait en fait d’un sac plastique plein d’amandes, de flocons d’avoines, de beurre, d’huile, de lait en poudre… Que l’on hydratait avec de l’eau très chaude, issue de la fonte de la neige. On verse ensuite le contenu dans un bol, et l’on s’en délecte.

Tout ces aliments ultra-caloriques figureront au menu lors de mon périple au Groenland. Je devrais même optimiser un peu plus mon alimentation, en ingurgitant de l’huile directement plutôt que du beurre. L’huile est plus calorique, mais bien moins ragoûtante. Plusieurs heures chaque jour seront nécessaires pour ingurgiter ces quantités gargantuesques de nourriture. Je n’ai pas pu manger assez au Svalbard. Le résultat ? 3.5kg perdus en moins de 10 jours, alors que j’ai pourtant mangé plus qu’un homme adulte moyen et que je n’ai pas passé tout mon temps en expédition. Mon corps se transformait déjà en machine à brûler des calories pour me réchauffer, et je n’ai pas pu l’alimenter suffisamment.

Je commencerais à progressivement augmenter mon apport calorique 2 ou 3 mois avant mon départ au Groenland. Cela préparera mon corps à encaisser ces quantités de nourriture, et me donnera quelques réserves de graisse qui s’empresseront de fondre lors de mon expédition.

Petit déjeuner sous la tente, après une (très) courte nuit.

Toute nourriture chaude devient un repas 5 étoiles en expédition.

Après la visite de quelques endroits magnifiques, nous avons fini par prendre la route du retour. Le dénivelé nous a été cette fois favorable, et nous avons pu nous servir de nos pulkas comme de luges pour accélérer notre descente vers Longyearbyen.

Cette mini-expédition m’aura permis de vivre des moments exceptionnels, mais aussi de rencontrer d’autres passionnés de l’exploration et des régions polaires. Les conseils qui m’ont été donnés ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd, et je me servirai de chacun d’entre eux pour être prêt lors de ma traversée.

Prochain check-point: mon stage de préparation dans les Alpes Suisses, fin Janvier 2021. Viendra ensuite ma semaine d’entraînement en Norvège, dans le parc national d’Hardangervidda !

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